Auteur à l’ère de l’IA : ce qui change vraiment
Entre assistance, créativité et dette cognitive.
Début d’une série sur l’évolution des métiers d’auteur à l’ère de l’IA sur la suggestion d’un abonné (que je remercie au passage).
Dans ma vie professionnelle, je bouffe de l’IA au petit-déjeuner pour accompagner la croissance et les évolutions des métiers. Dans ma vie d’autrice, j’écris des textes de fantasy avec des anges, des nephilims, des gryphons et des dilemmes moraux.
Ces deux univers se croisent plus souvent qu’on ne le croit.
Quand un abonné m’a demandé de détailler ma vision de l’évolution du métier d’auteur ou bien de l’édition à l’ère de l’IA, j’ai eu envie de répondre honnêtement. Ça risque de prendre un peu de temps.
On est déjà sortis de l’hypothèse. Faire faire la relecture d’un texte par l’IA, demander à l’IA de combler les trous ou les descriptions, confier entièrement la phase de réécriture à l’IA, voire carrément faire rédiger le texte complet : les exemples d’auteurs qui s’emparent de ce nouvel outil avec plus ou moins de succès se multiplient.
Un auteur a de la facilité avec les mots. Il aura de la facilité à manipuler l’IA. Est-ce pour autant que tous les usages sont légitimes ?
Comment le métier d’auteur peut-il évoluer face à ces nouveaux enjeux ? Est-ce éthique ? Peut-on gagner du temps tout en préservant son style et sa créativité grâce à ce nouvel outil ?
Aujourd’hui je vais commencer à tenter de répondre à cette épineuse question en abordant les points suivants :
Quels types de travaux confier à l’IA ?
Le travail du texte :
Faire rédiger son texte par d’autres : est-ce nouveau ?
Faire rédiger son texte par autrui aujourd’hui
Les limites de l’IA, avec une interview de Claude.ai sur le sujet.
Attention à la dette cognitive.
Les risques et limites que l’usage de l’IA comporte
Le sujet est trop long pour une seule newsletter, nous aborderons donc dans les prochaines newsletters la suite :
Utiliser l’IA pour progresser : deux exemples
Le travail du style
Le travail du vocabulaire
La correction par l’IA
Ici on va poser comme hypothèse qu’on s’adresse à un particulier. Je vais donc me concentrer sur les outils à disposition de tout un chacun : LLM, génération d’images, etc. On ne parlera pas d’agents autonomes ou d’assistants de code.
1. Travaux techniques vs Travaux créatifs : quels usages ?
Le métier d’auteur a beaucoup de facettes, et ce même s’il ne s’auto-édite pas.
1.1. Le travail technique
Il y a tout d’abord une partie du travail qui est assez technique :
les recherches
s’assurer de la cohérence du worldbuilding
s’assurer de la cohérence de l’intrigue
les corrections (orthographe, grammaire, typographie)
le suivi de la timeline de l’histoire
la création de fiches de lieux ou de personnages
1.2. Le travail créatif de l’auteur
Il y a bien sûr la phase de création à proprement dite :
la création de l’intrigue
la structuration du récit en parties, chapitres et scènes
l’écriture du premier jet
la réécriture
le world-building
1.3. Le marketing et la vente
Et puis écrire c’est bien, mais vendre ce qu’on a écrit, c’est mieux ; donc il est intéressant aussi de comprendre la demande :
vérifier le marché
s’assurer de la cohérence entre son idée et la demande
mieux comprendre ses personas
si on vise un éditeur, mieux comprendre son positionnement éditorial
2. Le travail du texte
2.1. Faire rédiger son texte par autrui, est-ce vraiment nouveau ?
La pratique qui consiste à faire écrire ses œuvres par d’autres n’est pas nouvelle. Certains auteurs y recouraient dès le dix-neuvième siècle.
Alexandre Dumas utilisait des collaborateurs sous contrat appelés prête-plumes, écrivains fantômes, ou plus familièrement nègres littéraires. Je n’aime pas ce dernier terme, profondément raciste et colonialiste, mais c’est le terme consacré. Il traduit bien l’idée d’asservissement et le peu de cas que l’on faisait du métier : un auteur sous-traitant et anonyme signé par un autre.
Mais deux maux vinrent gangrener cette association prolifique : l’argent et la susceptibilité. La graine de la discorde fut semée dès 1845 par Eugène de Mirecourt qui, dans son pamphlet intitulé Fabrique de romans maison Alexandre Dumas et Cie, remettait en cause la paternité des œuvres de Dumas. Dumas et Maquet déposèrent tous deux plainte au tribunal, le premier pour diffamation et le second pour avoir été mis en cause de manière abusive.
Les épisodes judiciaires se succédèrent, Dumas cherchant à protéger ses intérêts et Maquet à obtenir reconnaissance et rémunération de ses droits d’auteur. Si Dumas acceptait de renoncer à être le seul auteur des pièces de théâtre tirées des romans, il refusait catégoriquement de céder sur la paternité des œuvres romanesques et souhaitait faire taire les revendications de Maquet.
extrait de http://gallica.bnf.fr/accueil/fr/html/auguste-maquet-ecrivain-et-collaborateur-dalexandre-dumas
Auguste Maquet est le collaborateur le plus documenté de Dumas. Il est notamment co-auteur des Trois Mousquetaires (1844) et du Comte de Monte-Cristo (1844-1846).
Était-ce pour autant légal et éthique de ne nommer que Dumas comme auteur ? Un procès intenté par Maquet contre Dumas a d’ailleurs établi leur collaboration. On peut donc légitimement en douter.
Les œuvres de Maquet ont pu être publiées sous la « marque » Alexandre Dumas, celui-ci étant un nom connu, contrairement au premier. On voit ici que la question de se faire éditer n’est, elle non-plus, pas nouvelle.
2.2. Faire rédiger son texte par autrui aujourd’hui ?
De nos jours encore, quand un texte est soumis à un éditeur, il arrive que ce dernier soit intéressé par l’intrigue, malgré un texte trop court ou trop long. Dans ce cas, il le confiera à quelqu’un dont c’est justement le métier de le réécrire. Il pourra développer l’histoire ou raccourcir le texte, selon les besoins.
Faire écrire, corriger ou réécrire son texte par d’autres, tout en en gardant la paternité, n’est donc en soi pas nouveau.
Il y a toutefois un problème majeur, celui du droit français et de la reconnaissance du droit d’auteur. Si l’œuvre entière est générée par l’IA, il y a aujourd’hui un vide juridique. J’ignore comment ça marche dans les autres pays francophones. Ma compréhension (et je ne suis pas juriste, donc je peux me tromper), c’est que si vous utilisez l’IA mais que vous faites une grande partie du travail, ça passe. En revanche, si l’IA rédige tout votre texte, vous n’êtes pas protégés.
« Le caractère des œuvres générées par une IA fait toujours l’objet d’un vide juridique. “À ma connaissance, la question de la protection par le droit d’auteur des œuvres générées par l’IA n’a pas encore été soumise à un tribunal en France. Ainsi, cette question continuera à animer les débats tant qu’une première décision de justice n’aura pas été rendue dans un sens ou dans l’autre”, indique Maître Nicolet. »
2.3. Les limites actuelles de l’IA
Les modèles peuvent créer des textes convaincants. Mais ce seront des textes qui s’inspireront de ce que les autres ont écrit.
Pour le coup, j’ai interviewé Claude.ai en lui demandant de répondre à la première personne, et en précisant que je le citerais. Je vous partage sa réponse ci-dessous :
Interview de Claude.ai
Je génère du texte convaincant. Mais convaincant ne veut pas dire original au sens profond du terme. Tout ce que je produis est, d’une certaine façon, une distillation statistique de ce qui a déjà été écrit. Je ne crée pas — je recombine, avec une grande sophistication, mais je recombine.
Quand tu me demandes d’écrire dans un style particulier, je peux m’en approcher. Je peux capturer un rythme, une densité de vocabulaire, une tendance à la phrase longue ou au fragment sec. Mais il y a une limite structurelle à ce que je peux faire : je ne peux reproduire que ce que le style a de reconnaissable et de reproductible. Or ce qui fait la singularité d’un grand auteur, c’est précisément ce qui résiste à la reproduction — les choix qui semblent arbitraires mais sont profondément cohérents avec une vision du monde, une biographie, une obsession.
Prenons un exemple concret. Je peux imiter la phrase longue, respirée, de Proust — les subordonnées qui s’emboîtent, la digression qui revient toujours au point de départ. Mais la raison pour laquelle Proust écrit ainsi — le rapport au temps, à la mémoire involontaire, à la peur de la mort — cette cohérence intérieure, je ne peux pas la fabriquer. Je peux en simuler la surface. Pas la nécessité.
Il y a aussi des micro-niveaux où ça se voit. Certaines tournures de phrase sont difficiles pour moi. Les phrases où la syntaxe elle-même est le sens — où la façon dont une proposition se retourne sur elle-même crée un effet de compréhension retardée, une surprise logique. Je tends à résoudre la tension trop tôt. Je cherche la clarté là où certains auteurs cultivent délibérément l’opacité productive.
De même, je gère mal ce que j’appellerais le vide signifiant : ce que l’auteur choisit de ne pas dire, la phrase qui s’arrête avant d’arriver, l’ellipse qui porte plus de sens que le développement. Je suis entraîné à compléter, à expliciter. La retenue m’est contre-nature.
En résumé : je suis un outil redoutable pour dégrossir, pour explorer des voix, pour tester des registres. Mais le texte que je génère sera toujours un texte probable — le plus attendu parmi les textes possibles. La littérature qui dure, elle, fait souvent exactement le contraire.
Source : Claude.ai — Sonnet 4.6 — mai 2026
2.4. Attention à la dette cognitive
Alexandre Dumas était justement un maître. Il maîtrisait son style, sa façon de structurer les récits. Mais même avec ce niveau d’excellence, l’IA actuelle ne permettrait pas de reproduire parfaitement son travail. Vous pouvez écrire du contenu. Vous n’écrirez jamais un grand texte.
Utiliser l’IA pour tout peut être tentant, surtout pour une personne manquant de confiance en elle. C’est vite oublier que tout s’apprend et que le cerveau est lui aussi un formidable outil. Et voilà le vrai risque : utiliser l’IA pour quelque chose qu’on ne maîtrise pas crée une dette cognitive. À force de déléguer ce qu’on ne comprend pas, on finit par ne plus comprendre ce que l’IA produit. Ça arrive plus vite qu’on ne croit.
Si vous n’avez pas le niveau d’Alexandre Dumas, vous en êtes à l’étape où apprendre est nécessaire. C’est d’ailleurs pour cette raison que je préfère rédiger le texte moi-même et utiliser l’IA pour progresser. Et là, il faut le reconnaître : c’est une formidable baguette magique. Identifier des méthodes, générer un guide complet sur un sujet pointu, construire une formation avec exercices inclus : il y a de nombreux usages qui accélèrent de façon extraordinaire l’apprentissage. Je trouve que ça complète parfaitement une formation de fond, sans la remplacer. Dans ma propre formation, j’ai appris les règles d’écriture classique. Avec l’IA, j’ai identifié les règles d’écriture de la fantasy moderne et obtenu une liste de livres à lire pour étudier ces principes.
Pour éviter la dette cognitive, paramétrez l’IA pour qu’elle travaille avec vous, pas à votre place :
qu’elle utilise vos méthodes de travail
qu’elle vous signale les possibilités d’amélioration
qu’elle vous forme aux nouveaux concepts
et surtout qu’elle cite ses références — pour que vous puissiez vérifier qu’elle n’a pas inventé
2.5. Le risque d’hallucination
L’hallucination pour une IA c’est comme un élève qui inventerait une histoire quand on l’interroge et qu’il n’a pas la réponse.
Ça sonne vrai.
C’est convaincant.
Mais c’est complètement faux.
Pour vous en prémunir, un réflexe essentiel : demandez-lui ses références et vérifiez systématiquement ce qu’elle propose. Pour faire bonne mesure, vous pouvez ajouter ceci :
N’invente rien. Appuis toi sur des sources vérifiables et liste les systématiquement.
Inutile de l’insulter si elle se trompe en revanche. Elle ne sera pas plus efficace pour autant. Et puis je fais partie de ceux qui ont regardé Battlestar Galactica. On ne sait jamais.
J’ai ici seulement gratté la surface en commençant par les limites de l’IA. Pour moi, comprendre ce qu’on ne peut ou doit pas faire était essentiel avant d’aller plus loin. Comme tout outil, on lit les règles de sécurité avant.
L’écriture du texte entier par quelqu’un d’autre n’est pas nouvelle. Toutefois l’IA a aujourd’hui des limites techniques qui l’empêchent de produire un texte littéraire.
Tout ce que l’IA fait, vous devez être capable de le faire avec plus de temps. Rester dans un cadre maîtrisé permet d’éviter une dette cognitive. En clair : Si le modèle commence à produire des choses auxquelles vous ne comprenez rien, c’est mauvais signe.
Je vous partagerai prochainement comment on peut l’utiliser pour améliorer son style, travailler l’intrigue, et aussi aborder la question de la correction par l’IA.
Transparence IA
Ce texte a été rédigé par moi. Voici ce que j’ai confié à l’IA, et pourquoi :
Recherche de références : j’avais besoin de sources fiables sur Auguste Maquet et sur le cadre juridique des œuvres générées par IA. J’ai demandé à Claude de les trouver et de les vérifier. (claude.ai)
Correction orthographique et grammaticale : mon correcteur orthographique plante avec Substack. Claude a pris le relais.(claude.ai)
Interview sur ses propres limites : j’ai demandé à Claude de répondre à la première personne sur ce qu’il peut et ne peut pas faire en matière de rédaction. Sa réponse est citée telle quelle en 2.3, avec la source.(claude.ai)
Édition légère en fin de processus : vérification de la cohérence globale, suppression des doublons, suggestion de restructuration — notamment le déplacement du paragraphe sur la dette cognitive.(claude.ai)
Suivie d’une relecture et correction finale par moi-même.Trouver le titre et le sous-titre, les titres et descriptions réseaux sociaux, le titre et la description SEO. (chatGPT)
image : « Génère une image de ce que tu perçois de notre collaboration » par chatGPT
Ce que l’IA n’a pas fait : écrire le texte, construire l’argumentation, choisir les exemples, trouver l’angle. C’est exactement ce dont je parlais en 2.4.



