Bonjour à tous,
Fictions entre ciel et terrela nouvelle que je vous partage aujourd’hui est basée sur une histoire vraie — telle que je l’ai imaginée avant de découvrir la vérité, bien pire. J’ai choisi de la laisser ainsi après beaucoup d’hésitation.
Elle parle de la respectabilité et des certitudes… et de ce qu’elles peuvent briser.
Cette nouvelle peut se lire ou s’écouter. La version audio reprend l’introduction et le texte intégral.
La missive était arrivée un 2 mai.
Gisèle avait marché jusqu’à la grille de la maison pour récupérer le courrier dans la vieille boîte aux lettres. Un étrange pressentiment l’avait étreinte quand elle avait saisi la pile de lettres.
Parmi le courrier administratif habituel, elle avait tout de suite remarqué une enveloppe écrite à la main.
Sans expéditeur.
Qui peut m’écrire ? pensa-t-elle.
Elle marcha difficilement le long de l’allée qui bordait la maison, tourna à gauche pour longer la terrasse. Arrivée là, elle fit une pause pour reprendre son souffle. Elle grimpa, une à une, les trois marches en granit, puis traversa les pierres blanches de la terrasse dans l’autre sens. Elle dut se baisser pour passer sous les branches du prunier avant de pouvoir enfin entrer dans la cuisine.
Elle posa les trois enveloppes sur la toile cirée, se servit un verre d’eau, prit un couteau pointu, tira la chaise et s’assit en expirant bruyamment.
Elle ouvrit soigneusement la première lettre : une facture d’EDF.
Elle se releva, récupéra son carnet de chèques dans un tiroir, et une enveloppe dans un autre. Elle se rassit et prit le temps de préparer soigneusement le paiement, puis d’y apposer un timbre.
Le courrier suivant venait de la banque. Elle lut scrupuleusement son relevé de compte, le compara avec son talon de chèque, et biffa au crayon toutes les dépenses.
Pas de souci de ce côté.
La dernière de la pile était la lettre mystérieuse.
Elle l’avait gardée pour la fin. Elle n’avait aucunement envie de l’ouvrir.
Le timbre avait été oblitéré en région parisienne. Elle retourna l’enveloppe, un peu anxieuse, mais aucun autre signe externe n’indiquait sa provenance.
J’espère qu’on ne m’annonce pas un décès…
Elle ouvrit l’enveloppe et sortit l’unique feuille. Elle reconnut la signature et son cœur s’accéléra immédiatement.
C’était son pire cauchemar.
L’écriture irrégulière comportait quelques fautes d’orthographe et de grammaire.
Elle lut deux fois.
Son sang s’était glacé dans ses veines dès les premiers mots.
Elle prit la lettre et rejoignit sa chambre, à l’autre bout de la maison. Elle ouvrit son secrétaire, glissa sa main sur le côté. Un petit clic se fit entendre. Elle mit la lettre dans le tiroir secret et le referma.
Elle était tranquille.
L’enfant était curieuse et maligne, mais pas assez pour deviner l’existence de cette cachette.
Gisèle mit ses chaussures avec difficulté, enfila son manteau et prit son panier à provisions. Elle ferma la porte de la cuisine à clé, puis contourna la maison. Elle ouvrit la lourde grille de fer et la referma derrière elle. Elle prit à droite et marcha sur la rue Georges-Clemenceau.
Arrivée devant la mairie, elle s’arrêta pour regarder vers la mer.
On voit Noirmoutier… Il pleuvra demain.
Puis elle reprit son chemin et continua jusqu’au carrefour. Elle obliqua à gauche, ignora la grande baie vitrée du magasin de légumes Le Cours des Halles et traversa la rue pour se retrouver, après quelques mètres, sur la place du marché.
Elle commença par la boucherie chevaline, comme à son habitude.
— Les chevaux ne mangent pas n’importe quoi, disait-elle à l’enfant quand celle-ci lui demandait pourquoi elle n’achetait pas de bœuf.
La petite l’avait questionnée sur son père la semaine passée. En fait, elle posait des questions régulièrement depuis la rentrée scolaire.
Elle continua par la crémière et lui acheta trois litres de lait cru.
— Tu n’as pas connu ton père, répondait-elle invariablement.
La petite ne lâchait pas prise. De guerre lasse, elle avait fini par lui donner un prénom du bout des lèvres.
Jusque-là, elle avait tu le nom de famille.
Sa mère s’était enfin posée, semblait-il, et avait fini par trouver un mari qui l’accepte, elle et ses deux enfants.
Trois, en réalité, mais elle n’avait pas la garde de la petite Marie.
Elle s’était même mariée à l’église, preuve que le Très-Haut donnait son accord.
Elle passa au marchand de légumes, acheta des pommes de terre, des carottes et des poireaux.
Je cuisinerai une soupe ce soir.
C’était la seule manière qu’elle avait trouvée de faire manger des légumes à la petite Marie. L’enfant adorait le potage.
Elle revint sur ses pas jusqu’au secteur des poissonniers. Elle se dirigea vers une marchande qui avait installé quelques cageots en polystyrène sur une table de camping. Deux personnes faisaient la queue.
La femme, aimable et souriante, vendait la pêche de la nuit de son mari, exclusivement des soles. Elle lui acheta deux solettes de taille moyenne.
La fillette réclamait aussi après sa mère, bien sûr. Parfois, elle demandait même à lui téléphoner.
— Elle ne s’intéresse pas à toi, tu sais. Je ne veux pas que tu sois déçue, répondait Gisèle à chaque fois.
Maintenant qu’elle était majeure et mariée à un homme qui travaillait, sa mère aurait pu facilement récupérer la garde de Marie. En tant qu’ancienne assistante sociale, Gisèle le savait.
Elle s’était abstenue de le lui dire.
C’est mieux pour l’enfant, se répétait-elle à chaque fois. Au moins, elle a une éducation religieuse.
Elle refit le chemin en sens inverse et s’arrêta à la dernière boulangerie sur sa droite.
— Un pain, s’il vous plaît, demanda-t-elle.
— Marie n’est pas rentrée de l’école ?
— Non, elle me rejoint à la maison.
Elle retourna chez elle et prépara les soles pour le déjeuner. Elle leur retira la peau sans difficulté, les écailla, leur coupa la tête et sortit les boyaux soigneusement.
— Ce n’est pas bon quand il en reste, disait-elle à chaque fois à Marie.
Celle-ci arriva peu après, en courant comme à son habitude. Elle lui raconta sa matinée d’école.
— Il y avait quelque chose au courrier ?
La petite espérait une carte de sa mère. Pour l’instant, elle se régalait de sa sole meunière et de ses pommes de terre sautées.
— Rien du tout, répondit Gisèle.
Marie entassa les arêtes sur le bord de son assiette en un minuscule tas.
Elle adorait les soles.
Après avoir pris un yaourt, la petite repartit pour l’école.
Après le déjeuner, Gisèle s’habilla de nouveau. Elle reprit le même chemin, mais cette fois obliqua à gauche juste après la mairie. Elle remonta la petite rue pentue, tourna à droite et s’enfonça dans le jardin public.
Ses immenses arbres l’assombrissaient, mais il était sûr et c’était un bon raccourci.
Elle sortit du parc, contourna l’église et s’arrêta devant la sacristie. Elle attrapa sa clé au fond de son sac et ouvrit la vieille porte en bois.
L’orgue jouait du Bach.
Tiens, le curé s’entraîne, remarqua-t-elle.
L’homme qui avait écrit était un délinquant notoire qui n’avait pas donné de nouvelles depuis huit ans. Il devait en avoir près de trente, maintenant.
Quand on est mauvais, on le reste, se dit-elle.
Il ne pouvait pas être bon puisqu’il ne pratiquait pas. Il n’était d’ailleurs probablement même pas baptisé.
Elle sortit de la sacristie et entra dans le chœur. Les vitraux éclairaient l’autel au centre. Le tabernacle trônait au fond. Elle regarda dans sa direction, fit un signe de croix et traversa pour aller dans l’autre sacristie.
Elle y trouva un balai et ressortit.
Elle nettoya soigneusement tout le chœur, puis les marches qui y menaient. Elle rangea son matériel et passa un chiffon sur les boiseries. Ensuite, elle s’occupa des fleurs. Elle retira d’abord celles qui étaient fanées, puis changea l’eau de celles qui restaient.
Demain, je referai les bouquets, décida Gisèle.
Avant de partir, elle s’assit et dit un Notre Père et une dizaine de Je vous salue Marie.
L’orgue jouait un morceau sombre quand elle referma la sacristie.
Une fois rentrée chez elle, elle prit du papier et un stylo noir. Elle commença par écrire son nom et son adresse en haut à gauche. Elle fit une pause, puis inscrivit plus bas
Monsieur,
C’est avec déplaisir que j’ai lu votre courrier.
Votre fille et sa mère vont bien.
Estelle s’est mariée et est heureuse.
Marie va bien et ne réclame pas après vous.
Il est inutile d’essayer de les revoir ou d’avoir de leurs nouvelles.
Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.
Gisèle Brateau
Elle sortit la lettre du tiroir du secrétaire et recopia l’adresse de l’expéditeur sur une enveloppe vierge. Elle mit la sienne à l’arrière de celle-ci et renferma les deux à nouveau dans le secrétaire.
Le lendemain était pluvieux.
Elle prépara le chocolat au lait et les tartines beurrées de Marie. Après le petit-déjeuner, elle l’emmitoufla dans un imperméable. La petite partit sous la pluie fine.
Gisèle sortit la lettre qu’elle avait préparée et la mit dans son sac à main. Elle s’empara d’un parapluie et fit la longue route qui la séparait de la poste.
Celle-ci était bien après le carrefour qui menait à la place du marché. Il y avait un bon kilomètre.
Bien sûr, il y avait une boîte aux lettres plus proche, mais c’était un courrier important. Elle préférait le mettre directement à la grande poste.
Quand elle revint, la pluie s’était arrêtée.
Elle s’assit à la table de cuisine, leva les yeux en direction du tableau qui surplombait la porte : la reproduction d’une gravure en noir et blanc représentait un homme aux cheveux longs, avec une sorte de toge, montrant son cœur rayonnant.
J’ai fait ta volonté, Seigneur.
Elle alla chercher le courrier, toujours caché dans le secrétaire. Elle trouva le ramasse-bourrier1 sous l’évier et le posa sur la table de cuisine. Elle y déposa la lettre et son enveloppe.
Elle craqua une allumette et y mit le feu.
Quelques jours plus tard, un homme fatigué ouvrit le courrier que l’infirmière venait de déposer sur son lit d’hôpital. Il retourna la lettre et son cœur se serra à la vue de l’expéditeur : Gisèle Brateau.
Il prit une profonde inspiration pour se calmer. Puis, il déchira soigneusement l’enveloppe et déplia le papier qu’elle contenait.
Il le relut plusieurs fois.
La vieille bique le détestait.
Il n’aurait sans doute pas dû autant la provoquer quand il était jeune. Il était déjà content qu’elle lui ait répondu.
Son amour de jeunesse était heureuse.
Il avait sans doute bien eu raison de partir sans laisser d’adresse.
Sa fille allait bien. Il ne lui manquait pas.
C’était probablement mieux ainsi, vu les circonstances. Il n’en avait plus pour longtemps, de toute façon ; au moins, on lui épargnerait un deuil.
Il aurait quand même aimé la serrer dans ses bras une dernière fois. Lui dire qu’il l’avait aimée.
Mais Gisèle n’avait pas même joint une photo.
Il se l’imagina en version miniature de sa mère — elle lui ressemblait déjà beaucoup, à deux ans.
Il posa la lettre contre lui tandis qu’une larme roulait sur sa joue, et il ferma les yeux pour la dernière fois.
Il est temps, pensa-t-il.
Cette nuit-là, Marie se réveilla en pleurs, sans pouvoir mettre de mots sur l’affreuse sensation de vide qui venait de l’étreindre.
Ramasse-miettes : expression utilisée dans la région nantaise.



