Ce texte est le résultat d’un exercice d’écriture sur le thème de la page blanche. Je l’ai situé à Nantes. Et sur les conseils de mon coach, je me suis beaucoup plus lâchée. J’avoue m’être beaucoup amusée à l’écrire.
— Putain de merde !
Je repousse d’un geste rageur mon ordinateur. Je suis bloqué, je le sais, et je déteste ça.
J’ai eu la chance de publier mon premier polar il y a cinq ans. Plusieurs autres ont suivi. Mon héros, Kévin, porte un prénom ridicule, il est bourru, vulgaire, et aussi doué que misogyne. Jusqu’ici, j’ai éprouvé beaucoup de plaisir à le faire vivre. Mon éditeur attend impatiemment le tome suivant, et je bloque comme un crétin. Je n’ai pas la moindre idée pour m’en sortir. Le plan que j’ai initialement imaginé ne fonctionne pas. L’ambiance n’y est pas. J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne vois pas comment m’en sortir, et je n’arrive pas à écrire un seul mot.
Kevin est empêtré dans son train-train. On s’emmerde, tout simplement. Il faut que je lui insuffle une nouvelle dynamique… mais comment ?
Je suis à deux doigts de tout envoyer paître et de redémarrer de zéro, mais pour aller où ? Pour écrire quoi ? Je n’ai pas non plus de nouvelle idée. J’ai beau m’installer à mon petit bureau, créer la meilleure ambiance possible… rien ne sort.
Alors ce mercredi-là, je décide de changer d’air. J’attrape mon vieux blouson en cuir élimé et mes baskets. J’ai la chance de vivre sur l’île Beaulieu, près du centre nantais. Je sors de l’immeuble, et suis immédiatement assailli par le bruit du boulevard. Je traverse les espaces communs, descends les marches en béton sales, et prends le passage piéton souterrain. Les murs couverts de graffitis dégueulasses et la pénombre donnent au lieu un air plus dangereux qu’il ne l’est. Je remonte de l’autre côté du boulevard et me poste à l’arrêt. J’en profite pour noter les looks des quidams dans mon carnet. Le bus ne tarde pas et bien sûr il est bondé. Heureusement qu’il a une voie de bus dédiée. Il traverse le second bras de La Loire, passe devant la cité des congrès. Quatre arrêts plus loin, je suis devant le château des ducs de Bretagne. Je finirai à pied.
Un brouhaha joyeux attire mon attention. Je fais quelques pas et je jette un œil par-dessus le muret qui surplombe les douves. Celles-ci sont partiellement remplies, laissant un vaste espace de gazon libre d’accès. Un groupe d’étudiants est là, braillard.
Juste une bande de crétins.
Je m’accoude au muret et les observe. Tout le monde ne s’amuse pas. Un gars à tête de Charles-Hubert vient d’être balancé de force dans la flotte. Il sort, et ne rigole pas du tout. J’imagine plusieurs scénarios. Était-ce un cas isolé ? Est-il leur souffre-douleur ? Va-t-il se venger ?
— Tu vas me le payer !
— Ouh, j’ai peur…
Trois enjambées, et il est sur les meneurs. Un uppercut. Le gars s’écroule. Silence de mort. Ouille, le bourgeois sait apparemment se battre.
L’autre le regarde, hébété.
— Remettez-moi votre pantalon.
— Quoi ???
— Je ne rentre pas mouillé. Donne. Ton. Jean.
Le type est là, la bouche ouverte, comme un poisson hors de l’eau. Je suis mort de rire. Charles-Hubert récupère le futal et se change devant tout le monde. Il repart comme un prince, et l’autre reste là en caleçon. Il faut définitivement que je réutilise ça. Je l’imagine, rentrer le week-end prochain à la résidence d’été de père et mère à La Baule, et leur relater comment il a remis à leur place ces rustres.
Je poursuis ma balade en rêvassant jusqu’au quartier du Bouffay. Une crêperie à droite, un Italien à gauche… les restaurants s’alignent de part et d’autre. Je m’enfonce dans la ribambelle de rues étroites. L’endroit a gardé quelques vieilles maisons, et ses pavés lui donnent un air médiéval. La vie y bat son plein, de jour comme de nuit. Ces murs en ont vu, des histoires : émouvantes, drôles, glauques.
Tiens, c’est vrai que je n’y ai jamais placé d’action.
J’avise une chaise libre sur la terrasse d’un troquet, et fonce, ignorant le regard outré d’une Marie-Chantal esseulée à qui je grille la politesse. Je m’assois et sors mon paquet de cigarillos. Un journal traîne sur la table. J’ouvre la page des faits divers, carnet à la main : tentative de viol, attaque au couteau, et… un homme qui dépèce des chèvres dans un parking de supermarché ???
Pauvre nase.
Je ne peux retenir une exclamation. Le couple à ma droite me lance un regard mêlant reproche et mépris. Je les détaille des pieds à la tête. Vu leur look, je ne dois pas être à la hauteur de leurs standards. En effet, ils détonnent dans le décor : lui, la quarantaine, costume dernier cri et elle, la vingtaine, tenue microscopique, tous seins dehors. Qu’est-ce qu’ils foutent là ?
Il a dû venir s’encanailler.
Je l’imagine tout de suite, fuyant bobonne pendant un voyage d’affaires. Après tout, on est en milieu de semaine. Il a le rire aussi gras que ses cheveux, et l’esprit qui ne vole pas bien haut.
Au moins, il ne dépèce pas de chèvres, comme l’autre dérangé du fait-divers.
J’esquisse un sourire machiavélique. Une idée tordue vient d’illuminer mon cerveau. J’ouvre mon sac à dos, sors carnet et stylo, et griffonne à la hâte le scénario macabre qui germe dans ma tête, juste quelques idées jetées sous forme de quelques grandes lignes. J’y reviendrai plus tard
— Vous prenez quelque chose ?
Je lève le nez, maussade. Un Jules à moustache vient de m’interrompre en pleine rêverie. Il me faut deux secondes pour raccrocher les wagons.
— Une Leffe. En cinquante.
Il repart sans un mot, la mine renfrognée. La pétasse à ma droite me fusille du regard, apparemment dérangée par mon cigarillo. Je l’ignore ostensiblement et poursuis ma lecture.
Marie-Bénédicte vient de rejoindre Marie-Chantal et elles ont fini par trouver une place.
Un verre de Leffe se matérialise soudain sous mes yeux.
— Ça fera quatre euros cinquante.
J’écrase mon mégot dans le cendrier et paye. Je rallume immédiatement un autre cigarillo. Emmerder le monde est un sport dans lequel j’excelle, surtout quand je suis d’humeur massacrante.
— Papa, j’ai lu récemment un article sur les ravages du tabac. C’était fascinant.
Je manque d’en avaler ma clope. Je ne l’avais pas vu venir celle-là. D’abord le gars est son père. Ensuite sa progéniture est une emmerdeuse sournoise. J’écoute avidement leur conversation. Elle finit ses études de droits. Je l’imagine passant le concours d’inspecteur de police, débarquant dans le commissariat. Ce serait un sacré bordel.
Je reste deux heures en terrasse à observer et écouter aux portes comme une commère de quartier. Une bande d’Hippocrate en goguette se vante de leurs expériences les plus sanglantes. Roger et sa Germaine, un peu plus loin, se plaignent de ne pas voir assez leurs petits-enfants. Dans la crêperie d’en face, deux couples de Romeo et Juliette se font les yeux doux. Quelques enfants à côté sont appliqués à foutre la honte à leurs parents, à coups de cris, de chamailleries, et de Nutella barbouillés sur le visage.
Ce soir-là, je reprends mon carnet et développe certaines idées en un plan sommaire. Puis je jette cinq pages maladroites à coups de clavier rageurs. Ça me prend la soirée, mais je m’éclate. Kevin va rencontrer une pétasse de classe royale qui va lui mener la vie dure et mettre par terre toutes ses certitudes. Tiens, et puis son nouveau collègue sera un bourgeois, qu’il croira minable au début. Avant de se rendre compte qu’il est meilleur que lui. Ça va l’énerver. On va bien s’amuser.
Demain, j’y retourne. Armé de mon ordinateur portable.

