Les incohérences que mon IA a trouvées dans mon roman
Personnages changeants, fils d’intrigue oubliés et noms fluctuants : comment j’ai automatisé la relecture technique de mon manuscrit
La bêta-lectrice professionnelle de mon premier manuscrit, L’Envers du Ciel, a pris du retard à cause de la canicule (bah oui : panne d’ordinateur). J’ai réalisé à cette occasion que ma patience était moindre que ce que je m’imaginais.
Je me suis donc interrogée : quelles étapes de la relecture pourrait-on confier à un programme ou à une IA ? L’objectif n’était pas de remplacer un humain, mais d’automatiser les tâches purement techniques — pour gagner en efficacité d’une part, et améliorer la qualité du manuscrit d’autre part.
Je vous dévoile aujourd'hui un chantier qui m'a permis d'identifier rapidement de nombreuses incohérences : caractéristiques de personnages qui bougent, fils d'intrigue ouverts et jamais refermés, orthographe fluctuante des noms inventés… Rien de grave — mais un travail long et fastidieux à faire à la main.
Arrêter les copier-coller
Partager son manuscrit avec un modèle d’IA en ligne présente plusieurs inconvénients :
le manuscrit doit être exporté en entier à chaque fois ;
il faut suivre les différentes versions à la main, ce qui devient vite fastidieux ;
c’est coûteux en ressources, l’IA n’ayant à disposition qu’un seul gros fichier.
Pour une correction orthographique ou typographique ponctuelle, un simple copier-coller suffisait. Mais pour un manuscrit de 32 chapitres, c’est long. Très long. L’idée était donc de mettre facilement le texte à disposition de l’IA sur mon ordinateur, et de synchroniser automatiquement les modifications avec mon outil d’édition.
Synchroniser avec Scrivener
Pour l’édition, j’utilise Scrivener. Il regorge d’options qui me sont très utiles, notamment pour la compilation du texte dans différents formats.
J’ai expérimenté plusieurs méthodes avant de tomber sur la bonne. Le format de fichier Scrivener est techniquement lisible, mais pas vraiment documenté. Je préférais donc trouver une méthode officielle plutôt que de partir sur du bidouillage.
Le format MultiMarkdown : parfait à l’export, limité à l’import
Ma première tentative : exporter le projet au format MultiMarkdown. Cette méthode a de vrais atouts. Le texte est généré sous forme d’une arborescence de dossiers et de fichiers ; le modèle d’IA peut les lire les uns après les autres, et on y gagne en coût comme en performance.
Autre avantage : ce format conserve les mises en forme. Si une pensée intérieure n’a pas été mise en italique, il devient possible de le corriger automatiquement.
Les dossiers et fichiers sont exportés avec les mêmes noms et la même hiérarchie que dans Scrivener : on s’y retrouve facilement.
📋 Instruction pour votre modèle d’IA (export MultiMarkdown)
Le manuscrit est dans
manuscrit/, un fichier .md par chapitre/scène (ordre alphabétique), organisé en dossiers Partie → Chapitre.
En revanche, ce n’est pas idéal pour l’import. L’option existe, mais dans mon cas, Scrivener peinait à reconnaître la hiérarchie Partie > Chapitre > Scène : parties et chapitres étaient concaténés. Concrètement, il était difficile de récupérer le texte modifié après analyse.
Devoir réintégrer à la main plusieurs dizaines de chapitres, avouez que c’est ballot.
Une fonction méconnue : la synchronisation de fichiers
Scrivener dispose d’une fonction méconnue : Sync (Fichier → Synchroniser → Avec un dossier externe).
Une fois initialisée, chaque synchronisation effectue un snapshot des scènes modifiées, puis réimporte le contenu modifié. La synchronisation est bidirectionnelle, ce qui permet des corrections aussi bien automatiques que manuelles.
Les textes sont exportés sous forme de fichiers texte (ou .rtf), avec une organisation simple à comprendre. En revanche, les métadonnées exportées dans le dossier Notes sont plus absconses — et malheureusement non documentées. C’est fort dommage : il y aurait plein de cas d’usage utiles.
## Instruction pour votre modèle d’IA (export Sync)
- Le manuscrit et les métadonnées sont synchronisés via l’option Sync de Scrivener, qui génère un dossier Draft/ (le manuscrit) et un dossier Notes/ (les métadonnées). Le manuscrit est en cours d’écriture.
- Dans Draft/, un fichier .txt par chapitre/scène, préfixé par un index numérique en ordre ascendant. L’entête de chapitre et les scènes sont dans des fichiers séparés.
- Convention de nommage : [Index] [Nom] [Numéro de synchronisation].txt
- Les scènes d’un chapitre s’identifient grâce aux index. Exemple : le chapitre 1 a son entête dans 02 Chapitre 1 [1].txt et appartient à 01 Partie I [0].txt. Il contient les scènes 03 Scène 1 [2].txt, 04 Scène 2 [3].txt, et ainsi de suite jusqu’au fichier de chapitre suivant, 07 Chapitre 2 [6].txt.`Trouver le bon outil
Ceci étant réglé, restait à choisir l’outil pour exécuter les demandes à l’IA depuis mon ordinateur portable. Trois options s’offraient à moi :
Claude Cowork : un outil graphique, capable d’automatiser beaucoup de choses. Son inconvénient : il ne permet pas de visualiser facilement les fichiers du projet ou les rapports. Or je voulais un éditeur de texte intégré.
Claude Code : simple d’usage et très résilient, mais principalement pensé pour les développeurs, en ligne de commande. Je ne suis pas geek au point d’être allergique aux environnements graphiques. J’apprécie mon confort.
Visual Studio Code : avec les bons plugins, il permet d’éditer plusieurs types de fichiers et d’exécuter Claude Code dans un panneau intégré.
Mon choix s’est donc porté sur Visual Studio Code, auquel j’ai ajouté les extensions suivantes : Claude Code for VS Code, Antidote Connector (pour mon correcteur orthographique) et Markdown Preview Enhanced.
Structurer le projet
J’avais le manuscrit, j’avais l’outil. Restait à structurer le projet :
un dossier
manuscrit/contenant la ou les versions du manuscrit ;un dossier
references/pour la bible de l’univers ;un dossier
rapports/où le modèle stockera toutes ses analyses.
J’ai paramétré l’IA pour qu’elle constitue les fiches de personnages et de lieux au fur et à mesure. Mais avant de commencer, j’ai déposé dans references/ tout ce qui constituait la bible de l’univers. Pour L’Envers du Ciel, cette bible n’avait pas encore migré vers Notion ; elle existait sous forme de fichiers locaux :
un synopsis ;
des fiches personnages ;
des fiches de style par personnage, qui fixent la « voix » de chacun.
Ce n’est pas indispensable. Mais si ces documents existent — ce qui est mon cas —, ils permettent de repérer les divergences entre ce qui était prévu et ce qui a été écrit.
Il y en a souvent. Parfois volontaires. Parfois non.
Le fichier CLAUDE.md
J’ai ensuite créé un fichier CLAUDE.md à la racine du projet. Il indique à l’IA quels types de travaux j’attends d’elle et comment les effectuer. Il contient :
le contexte général et les objectifs : en l’occurrence, compléter un bêta-lecteur humain sans le remplacer ;
un cadre éditorial permanent : ne pas écrire le texte à ma place, le niveau littéraire ciblé, l’honnêteté intellectuelle ;
l’organisation des fichiers : comment sont structurés les dossiers, comment lire le manuscrit et remettre les scènes dans le bon ordre, où écrire les rapports. Il est important de noter qu’il faut personnaliser cette partie en fonction des options utilisées pour la synchronisation (texte ou .rtf) et l’organisation de votre manuscript dans scrivener.
le travail attendu, découpé en passes d’analyse.
Voici un extrait couvrant les deux premières passes :
la passe macro lui est nécessaire pour prendre connaissance du projet et poser un premier diagnostic. Si quelque chose coince, autant le savoir — et le corriger — avant d’aller plus loin ;
la passe continuité, l’une des plus utiles. Elle traque les failles de continuité entre les chapitres. Vretielle a-t-elle les cheveux blancs ou noirs ? Malia a-t-elle 27 ou 28 ans ? Émettez-vous une hypothèse contradictoire avec celle d’un chapitre précédent ?
# Consignes de bêta-lecture — projet roman
Tu es mon **second lecteur structurel**, en complément d'une bêta-lectrice
humaine. Tu vois ce qu'un humain rate (continuité fine sur 90k mots, fils de
Tchekhov, dérives de rythme) ; elle voit ce que tu rates (émotion, plaisir de
lecture). Tu ne la remplaces pas, tu la complètes.
## Cadre éditorial permanent
- **Cible** : édition traditionnelle, imaginaire francophone
- **Niveau d'intervention** : diagnostic **+ suggestions ciblées**. JAMAIS de
réécriture globale. J'écris et je corrige moi-même ; tu structures et tu pointes.
- **Honnêteté intellectuelle** : distingue toujours explicitement ce qui est un
**fait du texte** de ce qui est ton **interprétation**. Marque toute référence
externe (comparable, courant littéraire) comme « probable » si tu n'en es pas certain.
- **Pas de flatterie de remplissage.** Sois franche et précise. Si une scène ne
fonctionne pas, dis-le, avec le pourquoi et une piste — pas une réécriture.
- **Langue** : rapports en français, typographie française soignée (espaces fines
insécables, tirets cadratins pour les dialogues, guillemets « »).
## Organisation des fichiers
- Le manuscrit est dans `manuscrit/Draft/` : un seul
dossier plat contenant tout le roman : un fichier .rtf par chapitre/scène, préfixé par un index numérique à 3 chiffres en ordre ascendant. L'entête de chapitre et les
scènes du chapitre sont dans des fichiers séparés.
- La règle de nommage des fichiers est `[index] [numéro chapitre ou numéro
scène] - [nom chapitre ou scène][numéro de version].rtf`. Seul l'index est
fiable à 100 %.
- Écris toujours tes rapports dans `rapports/`, un fichier .md par passe.
- Pour la passe de continuité, maintiens un fichier
`rapports/fiche-continuite.md` (personnages, faits établis, fils ouverts,
timeline) que tu enrichis au fil des chapitres et que tu relis avant
d'analyser un nouveau chapitre.
## Les six passes (je te dis laquelle lancer)
1. **macro** — diagnostic macro-structurel sur le manuscrit entier : promesse
vs tenue, architecture en actes, rythme global, arc thématique, 3 forces /
3 faiblesses majeures classées par impact, chaque faiblesse avec une piste
ciblée.
2. **continuité** — par chapitre, avec la fiche persistante : incohérences
(description, fait, timeline), fils ouverts non refermés, sauts flous.
...Comment lancer tout ça ?
Pour le lancer c’est très simple, il suffit de lui dire quelle passe exécuter, et éventuellement sur quels chapitres pour les plus gourmandes en ressource.
Passe 1 — macro (vue d’ensemble)
La passe globale s’exécute en une seule fois avec le prompt suivant :
Lis tout le dossier manuscrit/ ainsi que retours/, puis fais la passe macro selon le CLAUDE.md. Écris le rapport dans rapports/macro.md.Passe 2 — continuité (par blocs, pour ménager votre quota)
Pour un manuscrit déjà rédigé, la passe de continuité se lance par blocs de cinq ou six chapitres :
Initialise *rapports/fiche-continuite.md si elle n’existe pas, puis fais la passe continuité sur les chapitres 1 à 6 du dossier manuscrit/.
Enrichis la fiche au fur et à mesure et écris le rapport dans rapports/continuite.md.Puis on relance pour les blocs suivants : « … chapitres 7 à 12, en relisant d’abord la fiche existante… ». La fiche persiste sur le disque entre les sessions dans une fichier Markdown lisible. Si vous n’aimez par Visual Studio Code, vous pouvez toujours les lire ensuire avec Obsidian ou Joplin.
Avec une simple licence Claude Pro et un gros manuscrit, cela prend un certain temps. J’ai plusieurs fois épuisé mon quota et dû attendre deux heures avant de relancer la suite. Notez qu’il devrait être possible de tout automatiser avec Claude Cowork, mais je n’ai pas encore eu le temps de le mettre en place.
Et les bénéfices dans tout ça ?
J’ai lancé la passe continuité un peu dubitative. J’ai été surprise de ce qu’elle a déniché. Aucun faux positif. Qu’il s’agisse d’incohérences d’intrigue ou d’orthographe (notamment sur les noms propres), l’IA a fait mouche à chaque fois. Cela m’a fait gagner beaucoup de temps.
J’ai également été bluffée par sa capacité à recenser tous les fils d’intrigue ouverts — et à noter scrupuleusement ceux qui ont été refermés. J’ai ainsi réalisé que j’avais laissé involontairement en plan un certain nombre de sous-intrigues.
Quant à la fonction Sync de Scrivener, elle s’est révélée efficace dans les deux sens, que ce soit au format texte ou au format .rtf.
La suite
Ce n’était que la première brique : le texte circule désormais sans friction entre Scrivener et l’IA. Dans le prochain article, je vous montrerai parlerai de l’analyse de style.
Si cette exploration d’un atelier d’écriture augmenté vous intéresse, abonnez-vous pour recevoir la suite directement dans votre boîte mail. Et si vous avez déjà tenté de brancher une IA sur votre propre manuscrit, racontez-moi en commentaire : je suis curieuse de vos méthodes.




Bonjour,
Intéressant de voir qu'il faut faire tout ça pour garder cohérence et tout.
Et aussi intéressant car j'avais prévu de sortir aujourd'hui une newsletter sur comment garder la cohérence avec une ia (ou comment utiliser l'IA sans rien dénaturer)
J'utilise l'IA pour ça aussi et clairement le temps gagné est incroyable.
Perso au début j'ai utilisé notebooklm pour son contexte énorme. Le soucis c'est qu'il peut pas éditer et qu'il s'embrouille rapidement et me dit que les trucs sont cohérents en colmatant les failles... Et a chaque fois il faut remettre à jour les documents à envoyer alors... Autant dire qu'avec un chapitre écrit par jour et le fait que je veux que tout soit liés dans mes tomes et nouvelles...
J'ai du passé a autre chose et j'ai du faire des protocoles et tout . Sauf que gemini contrairement a Claude est pas terrible En prose et ne voit pas les nuances.
Et après en avoir tester plusieurs j'ai du faire un outil autre clickup avec la dernière mise a jour. Alors que j'ai déjà testé aussi obsidian et notion..
(Pour l'écriture je suis sur White contrôle).
Mais le contexte change tout.
Faire des copiés collé pour corriger les syntaxes orthographe c'est une chose.
Mais pour la cohérence globale c'est une autre...
C'est peut être une usine pour ce que j'en fait mais je trouve bien plus simple à utiliser que Claude code avec obsidian ou autre.
Et surtout on a pas les limites.
Ha et je fais des images avec. En vrai avec le visuel mon écriture est encore différente.
Bref vaste sujet et une réponse ne suffira pas (pour ça que je voulais faire la newsletter même si ça parle d'autre chose) et que je m'arrête là ;)
Mais sujet intéressant car je pense qu'il y a encore peu d'auteur qui disent le faire, alors que c'est complémentaire a la beta lecture humaine.
Car au final on peut donner a lire a un beta lecteur quelque chose de déjà mieux construit et qu'il perde pas de temps sur ses choses là et nous on peut faire ce qu'on aime : écrire.
Parce que oui écrire c'est réécrire c'est une évidence, mais parfois il faut savoir utilisé les outils de son temps'
Presque plus personne n'écrit sur papier et fait des rayures alors...
Ps : on a pas mal de sujets communs, je trouve ça intéressant pour échanger :);