Apprendre Plottr à Claude : chronique d’un rétro-engineering amateur
Comment j’ai fabriqué une télécommande IA pour mon logiciel d’écriture — sans API, sans documentation, et avec quelques jurons.
Après avoir exploré les fonctionnalités de Plottr et découvert ses packs Fantasy Roadmap et Thriller, je me suis demandé s’il était possible d’utiliser l’IA pour accélérer la conversion de mon manuscrit existant en un projet Plottr.
Dans les épisodes précédents je vous partageais ma découverte de Plottr, puis de ses packs premium Fantasy et Thriller.
Je voulais pouvoir comparer mon intrigue avec les intrigues types proposées par l’éditeur, mais aussi vérifier mes hypothèses sans y passer des heures. J’avais aussi des pages et des pages de Worldbuilding et de construction d’intrigue. La question s’est vite posée : est-ce que Claude peut parler le Plottr ?
Après vérification, aucun connecteur standard n’existe. Ce n’est pas surprenant. Plottr n’est pas un outil suffisamment connu pour que Claude.ai le maîtrise par défaut. Le site de l’éditeur ne propose rien, et ce dernier vend fièrement son absence de fonctionnalité IA comme une preuve de qualité.
En bonne geek que je suis, mon premier challenge fun a été de me demander si je pouvais réussir à faire lire ou produire un fichier Plottr à Claude.
Permettre à une IA de dialoguer avec un nouvel outil
Il y a plusieurs méthodes en théorie pour permettre à une IA de dialoguer avec un nouvel outil. Je ne vais pas trop détailler toutes les possibilités techniques car ce n’est pas l’objet de ce site. Dans ce paragraphe, j’explique celles que j’ai éliminées et pourquoi. Si ça ne vous passionne pas, passez au paragraphe suivant.
L’API qui n’existait pas
Après avoir vérifié que Claude.ai ne savait pas se connecter par défaut à Plottr.com, j’ai confirmé que Plottr n’avait de son côté aucune API. Une API est un ensemble d’outils utilisables par un programme informatique et lui permettant de piloter une application. C’est un peu comme donner le mode d’emploi pour se fabriquer une télécommande. Plottr n’en dispose pas.
Attention ! Je me suis fait piéger par un homonyme parfait en recherchant « plottr api » sur Google. J’ai eu un bref instant de joie avant de comprendre que ça n’avait rien à voir avec la choucroute : il s’agit d’un outil pour tracer des courbes de manips de physique quantique. L’outil Plottr de planification de roman, lui, n’a pas d’API, donc ne dispose d’aucun moyen permettant de développer un outil capable de le piloter.
Notez bien que le piège a fonctionné deux fois. L’homonymie parfaite, c’est traître.
— Mince, est-ce qu’on peut lire ses fichiers au moins ?
Bonne surprise : les fichiers Plottr sont lisibles
J’étais flemmasse, j’ai donc demandé à Claude ce qu’il en pensait (j’avoue, j’aurais eu aussi vite fait de le faire à la main). J’ai exporté un projet à partir de Plottr.com, puis je l’ai ajouté dans une conversation Claude, et je lui ai demandé s’il savait lire ça. Réponse de l’intéressé : oui, c’est du format JSON.
Concrètement, ça veut dire que c’est un fichier texte, avec des informations structurées entre accolades. Ça ressemble à ça :
{ "fichier":
{ "identifiant": "1",
"chemin": "users/mg/monfichier.pltr"
}
}
C’est une bonne nouvelle. Ça veut dire qu’on peut le lire, et donc qu’on peut construire une nouvelle compétence pour Claude.
Possible mais risqué
Si on était dans un cadre professionnel, ce serait malgré tout risqué. Tout d’abord parce que le format de fichier n’est pas documenté : le risque d’erreur d’interprétation est donc maximal. Ensuite parce que la stabilité du format n’est pas garantie par l’éditeur. Il peut le changer quand il veut.
Ce n’est pas quelque chose à commercialiser, mais pour un usage perso, c’est suffisant pour construire une compétence Claude.
C’est quoi une compétence pour Claude ?
Avant d’aller plus loin, laissez-moi vous expliquer la notion de compétence. Là encore, si vous n’en avez cure, sautez le paragraphe !
Une skill (compétence) vous permet d’apprendre à Claude à travailler comme vous l’avez décidé. Ici, je l’utilise pour lui apprendre à lire et écrire un format. Mais ça marche pour plein d’autres sujets, y compris non techniques.
Qu’est-ce qu’une skill (compétence) ?
Une compétence, c’est un ensemble d’instructions et de bouts de code qui apprennent à Claude à faire quelque chose.
C’est un format documenté, et réutilisé dans d’autres outils IA. C’est très utilisé avec Claude Code pour développer une nouvelle application. Mais vous pouvez vous en servir pour d’autres usages.
Une compétence est chargée par le modèle seulement quand il en a besoin. C’est avec ça que Claude a appris à lire du Word ou de l’Excel, par exemple. C’est même public : pour les curieux, vous pouvez consulter la skill Excel d’Anthropic.
Une skill est a minima constituée d’un fichier SKILL.md : un ensemble d’instructions en anglais au format markdown, lisible par le commun des mortels.
Elle peut être complétée d’un ou plusieurs scripts, c’est-à-dire des bouts de code immédiatement exécutables par le modèle pour réaliser une tâche donnée.
Comment créer une nouvelle skill (compétence) ?
Le format est documenté et il y a des tutoriels. Pour faire une belle compétence, parfaitement fonctionnelle, la meilleure option reste de demander à un expert du sujet de la rédiger. Le fondateur de Plottr affiche fièrement sa politique zéro IA, il y a donc peu de chances qu’il développe une skill Plottr.
Quand faire appel à un expert n’est pas possible, il reste les capacités d’analyse de Claude pour lui faire rédiger une nouvelle compétence :
Analyse le fichier Plottr ci-joint, et construis une nouvelle compétence capable de lire, créer et modifier un fichier Plottr.
Soyons honnête : ça ne marche pas du premier coup. Il faut de la patience, de la persévérance, et pas mal d’allers-retours en cas d’erreur.
Créer une compétence Claude : la télécommande maison Plottr
Première version — lecture de livre
Dans Plottr, un projet contient un ou plusieurs livres. Dans un premier temps, j’ai travaillé à structurer le premier livre d’une série. De plus, les modèles que j’utilisais sont des modèles mono-livre.
La première version a été construite à partir de sept templates fantasy officiels que j’avais exportés. Claude a analysé leur structure, identifié dix-neuf grandes familles d’informations (chapitres, arcs narratifs, scènes, personnages, lieux, notes, attributs personnalisés…), et rédigé une première compétence avec sa documentation et ses scripts de lecture et d’écriture.
J’ai réussi à lui faire lire un projet Plottr immédiatement. Cela a apporté un bienfait inédit : l’amélioration de la capacité de raisonnement de Claude concernant l’intrigue. Disposant d’un vocabulaire et d’une structuration de la pensée précis, ses réponses y ont gagné. Notez bien que point n’est besoin d’outil pour ça. Il est tout à fait envisageable d’écrire une compétence Claude décrivant votre propre format avec votre propre vocabulaire.
Création de projet Plottr — ça coince un brin
Pour la génération de fichiers Plottr, j’ai dû procéder en plusieurs étapes successives, en complexifiant la demande à chaque fois :
générer une chronologie avec des scènes ;
générer des fiches personnages ;
personnaliser des tags par catégorie ;
générer des fiches lieux ;
ajouter des caractéristiques aux scènes.
J’ai ensuite dû lui expliquer que les attributs ne constituaient pas une liste finie, mais étaient personnalisables par l’utilisateur. Cette découverte a donné naissance à une règle de prudence gravée dans la compétence : tout champ inconnu doit être préservé, jamais supprimé. Quand on rétro-conçoit un format, l’humilité est une fonctionnalité.
La parole à Claude : ce que j’ai mal compris au début
J’avais fait des hypothèses raisonnables sur le format… dont plusieurs se sont révélées fausses en confrontant la compétence aux vrais fichiers. Exemple : les chapitres ne sont pas stockés comme une simple liste, mais dans une structure arborescente à trois sous-objets.
Autre surprise : les attributs personnalisés d’une scène ne sont pas rangés dans une case « attributs », ils sont mélangés aux champs standards de la scène. Sans documentation officielle, chaque correction est venue de la lecture des fichiers réels.
C’est ça, le rétro-engineering : des allers-retours permanents entre l’hypothèse et le fichier.
De la structure d’un livre à la structuration d’une série
Un peu par hasard, j’ai découvert que Plottr permettait de travailler sur une série de livres. Cette fonctionnalité permet de structurer l’évolution de l’intrigue au niveau de la série. On peut ensuite si on veut recopier une partie dans un livre.
Je venais de travailler sur la progression dramatique de la série trilogie La marcheuse de rêve. J’ai essayé de mettre le produit de mes réflexions automatiquement dans un fichier. Notez que c’était surtout pour le fun et la beauté du geste (un truc de geek).
Et là, patatras ! Rien ne marchait.
Normal, aucun modèle multi-livres n’existant par défaut, Claude n’avait aucun exemple sur lequel se baser pour déduire le format à produire.
J’ai créé manuellement un fichier Plottr d’exemple contenant les informations que je voulais — trois tomes, une intrigue de niveau série qui traverse les livres, des personnages et des lieux partagés. J’ai demandé à Claude d’améliorer la skill à partir de ce fichier. Consigne stricte : une mise à jour purement additive. Ne rien toucher à ce qui marche, documenter uniquement ce qui manque.
L’épreuve du feu : 142 scènes dans Plottr
Le test grandeur nature a eu lieu récemment : convertir le plan complet du tome 1 de mon premier roman L’envers du ciel — 33 chapitres, 142 scènes, trois arcs de point de vue — en un fichier Plottr directement ouvrable dans le logiciel. Quelques minutes de génération, un script de validation qui vérifie la cohérence du fichier, et le projet s’ouvre proprement dans Plottr. Ce qui m’aurait pris des heures de saisie manuelle dans l’interface.
Comme dans une célèbre pub, ce n’est pas parce qu’il fait tout que vous ne devez rien faire. La première version a généré une vue relativement haut niveau avec uniquement les trois parties. Normal, je ne lui avais pas précisé à quel niveau descendre.
En précisant la granularité souhaitée et les fils d’intrigue à préciser, le résultat a été beaucoup plus précis. Toutefois, je n’étais pas certaine que toutes les scènes soient mentionnées et je n’était pas satisfaite du coût. Lire un livre complet c’est très long et donc coûteux pour l’environnement.
Au final je me suis rappelé que j’avais un fichier Excel de suivi des scènes. Je l’ai repris et lui ai adjoint quelques colonnes pour préciser l’intrigue ou sous-intrigue concernée par chaque scène. Bien sûr, il m’a aidé à le remplir, et j’ai été prendre mon café, avant de vérifier son travail. Puis, j’ai relancé la moulinette Plottr. J’ai alors correctement obtenue un plan parfait avec toutes les 142 scènes du livre.
La vue chronoliogique était structurée correspondant parfaitement à ma vision des choses et moins coûteuse à produire. Elle va m’aider dans la phase de réécriture.
Qu’est-ce que je peux faire aujourd’hui ?
Concrètement, j’arrive aujourd’hui à faire techniquement les tâches suivantes :
lire un projet Plottr contenant un ou plusieurs livres ;
créer une chronologie complète sur un ou plusieurs livres ;
créer une intrigue structurée sur plusieurs niveaux ;
créer des fiches personnages ;
créer des fiches lieux ;
créer des tags personnalisés ;
comparer une idée d’intrigue avec un modèle d’intrigue ;
s’inspirer d’un modèle d’intrigue pour générer une intrigue personnalisée.
Et une honnêteté s’impose : la compétence a aussi ses limites. Quand j’ai voulu traduire en français les modèles anglais de l’éditeur, la traduction a fonctionné au niveau de la structure (chapitres, arcs, tags), mais pas pour le contenu long des scènes. Une compétence n’est pas un super-pouvoir : c’est un périmètre.
Est-ce que je peux la partager ?
Pas vraiment, essentiellement pour une problématique de droits d’auteur : la compétence a été construite en analysant les fichiers et modèles de l’éditeur. J’envisage de la lui envoyer gratuitement en revanche.
Bien sûr, ce principe peut être appliqué pour plein d’autres choses : vos méthodes de travail, vos formats de fichier préférés, etc. Avec une skill (compétence) dédiée, plus besoin de lui expliquer à chaque fois comment vous souhaitez travailler.
Et si la télécommande vers votre outil préféré n’existe pas, fabriquez-là !




